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Un spectacle produit par la Compagnie L’immédiat (75) et vu au 104 (75) le 22 avril 2026, à 20H.

Malgré des déconvenues, je ne rate jamais un spectacle des Boitel/Bernard tant leur univers peut être magique. J’ai donc souscrit à mes principes sans trop savoir quoi penser de «     ».

Intituler ainsi son spectacle, c’est déjà l’empêcher d’être enregistré dans un fichier word ! C’est donc s’interroger sur l’existant et sa fragilité. Là réside le fil directeur de ce spectacle si tant est qu’il y en est un. La pièce juxtapose des tableaux muets dont on peut comprendre qu’ils parlent d’effondrement du monde et de renaissance sous d’autres perspectives. C’est la première scène, anthologique en son genre, qui suggère cette lecture. Un couple de sdf se retrouve dans son abri, en avant-scène. Tout est de guingois et déglingué ; tout se délite et dégringole. Le rideau de scène n’échappe pas à la chute des corps et l’on découvre derrière un capharnaüm propre à ceux que Camille Boitel affectionne. En 5 minutes, par un effet Domino venu dont on ne sait d’où, tout est par terre. C’est hilarant. Le public exulte quand une femme de ménage découvre le désastre et entreprend de ranger avec les moyens usuels de sa profession.

Entracte de 5 minutes, une quinzaine de régisseurs débarrasse le plancher pour laisser place à un plateau nu qu’habillent des pendrillons latéraux de différentes hauteurs. Ils vont rythmer des nouvelles façons d’être au monde : à l’envers, penchés à droite, en apesanteur, privé des ses jambes, en couple forcené….

Il y a des images superbes comme Sève Bernard qui descend d’une tour en se laissant glisser à l’envers. Elle est si gracieuse aussi quand elle est tout d’hélium constituée et que deux hommes essaient de la retenir à terre. La lumière est chaude et sculpte les corps ; la musique de Schubert accompagne les mouvements, déraillements compris ; le code couleur des vêtements permet de distinguer les protagonistes lesquels ne ménagent pas leur peine. Mais après le délire des dix premières minutes, cette seconde partie m’a semblée très lente, très décousue, sans cohérence interne.

«      » est à mon sens un patchwork de bonnes idées. Certaines sont de toute beauté et/ou burlesques mais elles ne constituent pas un spectacle en soi.

 

Catherine Wolff

Un spectacle produit par l’association Os (75) et vu au TPM (93) le 14 avril 2026, à 20h 

Je n’étais pas retournée au TPM depuis le changement de direction. Mais « (la bande à) Laura », pour la peintre que je suis, m’obligeait. Et j’ai bien fait.

 « (La bande à) Laura » parle de peinture. Plus exactement, elle parle de « l’Olympia » de Manet.  Plus précisément encore, elle confronte la « bande à Manet, tous des mecs et des mecs blonds » immortalisée par Fantin-Latour, à « (la bande à) Laura » invisibilisée par les mêmes, malgré leur notoriété iconique. « (La bande à) Laura » est une leçon d’histoire des arts au cours de laquelle l’auteure tente de redonner vie à Laura (la modèle de la servante noire de « l’Olympia »), à Victorine Meurent (la modèle de « l’Olympia », peintre et musicienne de son état) et, à travers elles, à toutes ces femmes modèles et/ou artistes et/ou « femmes de mauvaise vie ». « (La bande à) Laura », c’est la restitution de la Belle époque place Clichy, à savoir « un concentré de la dureté du monde », social et sociologique.

Pour cette vaste entreprise, l’économie de moyens est sidérante. Le plateau est nu et souvent dans la pénombre. Les quatre performeuses disposent simplement d’un double châssis entoilé et de quatre petits praticables qui font office de siège, de lit et de coffres à accessoires. A mesure que le texte se déroule en voix off, elles se déplacent et ressuscitent la tradition du tableau vivant. A chaque tableau recomposé correspond un arrêt sur image avec mention de l’ensemble des références. Le texte est érudit dans le fond mais simple et didactique dans la forme ; parfois familier mais jamais vulgaire. L’esthétique visuelle (lumière, costumes et gestuelle) et sonore est de toute beauté. Les transitions, parfaitement fondues.

A titre personnel, je n’ai pas aimé les dix dernières minutes, trop appuyées et interminables. Gaëlle Bourges a voulu faire le lien avec les femmes dans l’art contemporain mais la démonstration relève davantage, pour moi, du souci de tenir une heure pleine de spectacle.

Mis à part cette réserve, « (la bande à) Laura » est un joli spectacle, original et délicat, sensible et pédagogique, poétique et politique.

Catherine Wolff

 

POISON

Spectacle proposé par la Cie de l’Arbre qui marche (75) et vu au théâtre « Pierre de Lune à Avignon le 18 avril 2026

. Auteur : Lot Wekemans

. Mise en scène : Hugues Boucher

. Comédiens : Sophie Legrand et Philippe Maymat

. Genre : Théâtre contemporain

. Public : A partir de 12 ans

. Durée : 1 h 05

 

Une femme a donné rendez-vous à son ex pour une obscure histoire de produits chimiques déversés dans le cimetière abritant un défunt proche à tous deux

Le décor est épuré, seul le jeu des acteurs est d’importance. On devinera bien vite, au gré de leur conversation malhabile, consécutive à 5 ans d’éloignement, que le défunt est leur fils, victime hier (5 ans, ça reste toujours hier lorsqu’on perd un enfant) d’un accident de la route.

La mère, visiblement, n’a pas fait son deuil ; lui, apparemment, aurait tourné la page en se remariant. Il est sur le point d’être à nouveau père.

La souffrance demeure mais la complicité prend le dessus, les souvenirs affluent chez l’un et l’autre. La question se pose alors : une renaissance pour cette femme blessée est-elle possible ?

Ils sont à l’unisson lorsqu’ils se remémorent des souvenirs de ce bonheur passé, mais la tension reprend le dessus dès qu’elle aborde sa souffrance, cette résilience qui ne vient pas, cette douleur de chaque jour qu’elle ne parvient pas à maîtriser malgré toutes ses tentatives. Lui, toujours attendri par cette femme qu’il a aimé, se sentant un peu coupable sans doute, voudrait l’aider à retrouver le goût de la vie.

Tout au long de cet échange se succéderont des moments de complicité et de tendresse, et des déchirements inévitables.

Il lui faudra regagner l’estime de cette femme qu’il a aimé ; elle devra accepter que lui refasse sa vie en tournant la page. Ils devront recréer un lien pacifié.

Les mots sont justes, l’interprétation brillante et nous tient en haleine jusqu’à la fin du spectacle.

Ne manquez pas d’aller voir « Poison » au prochain Festival d’Avignon !

Evelyne Karam

 

 

Spectacle de la Compagnie Manger le soleil (26), vu le 8 avril 2026 à la MC93 à Bobigny (93) 

Après les splendides adaptations des romans Les Trois Mousquetaires puis de Que ma joie demeure en extérieur, la metteuse en scène Clara Hédouin s’empare de Manières d’être vivant, un texte philosophique de Baptiste Morizot.

Sur le plateau, quasiment nu, un feu crépite. Les six acteur·rice·s semblent attendre pour nous embarquer dans leur enquête. Nous les rencontrons en haute montagne, c’est la nuit, dans le massif du Vercors. Ces pisteurs et pisteuses partent à la recherche du loup, dans la neige. Il s’agit ici d’une quête physique, concrète, mais également d’une quête sensible et philosophique.

Pour réussir à mettre en scène la pensée, Clara Hédouin choisit de nous placer à l’intérieur d’un cerveau et de faire incarner plusieurs de ses facultés : l’attention, le doute, la curiosité, le raisonnement, la poésie et l’empathie interspécifique. Les humain·e·s poursuivent la meute, entendent les cris des loups, à la tombée de la nuit. Que se disent-ils ? Quelle est leur fonction ? Face au cri de l’Autre, le cerveau humain et ses facultés se trouvent dans une impasse : l’Autre apparaît dans son étrangeté la plus totale.

Progressivement, l’enquête avance, les idées philosophiques infusent la salle. Nous découvrons que nos gestes les plus quotidiens – serrer dans ses bras quelqu’un que l’on aime, par exemple – ne sont pas des inventions humains mais bien des héritages d’autres animaux. Les « ancestralités animales » sont autant de « dispositions » déposées en nous à différents moments de notre histoire évolutive, et qui, loin de nous déterminer, fondent notre liberté d’action.

La beauté de ce spectacle réside dans l’expérience du sensible qu’il convoque. Autour du feu, la nuit, les flocons de neige aux pieds, monte en nous cette émotion universelle, immense, de nous savoir entouré·e·s par des milliers d’espèces, par d’autres présences, par d’autres manières d’être vivante·s. Clara Hédouin, habituée au travail du dehors, réussit ici à peupler le théâtre de présences étranges et étrangères et à faire surgir le trouble.

Anne-Charlotte Mesnier

 

Spectacle de la Compagnie En finir Avec (86), vu le 5 avril 2026 au Théâtre du Chariot à Paris (75)

La compagnie En finir Avec, créée par Amandine Scotto, réunit au plateau sept acteuri·ces pour adapter La Brèche, une pièce écrite par Naomi Wallace.

Le spectacle s’ouvre dans les années 70, dans une petite localité du Kentucky. Quatre adolescents, trois garçons et une fille, campent dans le sous-sol de l’une des maisons. Nous les retrouvons, quatorze ans plus tard, réunis au moment de l’enterrement de l’un d’entre eux, Acton, qui s’est suicidé.

La pièce tisse deux temporalités qui se superposent. Dans le sous-sol, les garçons, en pleine nuit, vont sceller un pacte pour se prouver leur loyauté : « à la vie, à la mort ». Chacun effectuera alors un acte de plus en plus cruel. Jude, la grande sœur d’Acton, surveille et tente de protéger les siens comme elle le peut : sa famille pauvre, dont le père est décédé, et son frère qui se fait harceler par les deux autres. Cette année-là, lors d’une soirée au sous-sol, une brèche s’ouvre.

Le drame apparaît très progressivement, au fil de l’écriture, à mesure que les deux histoires, celle du passé et celle du présent, se rejoignent. Au présent, Jude sonde les garçons et, autour d’elle, le passé resurgit.

La mise en scène d’Amandine Scotto, sobre, dans un décor de plus en plus glacial, laisse toute la place aux mots. Des mots qui cherchent, fouillent et qui peu à peu, font émerger la cruauté et la domination des corps féminins, doublées par la violence de classe. Qu’a ouvert cette brèche pour chacun·e ?

Anne-Charlotte Mesnier

 

 

 

 

Un spectacle produit par le collectif Os’o (33) et vu à la Maison des Métallos (75) le 8 avril 2026.

 

 

C’est le synopsis de « Timon/Titus » qui m’a attirée. Le collectif Os’o reprend le spectacle emblématique qui l’a fait connaître il y a dix ans. C’était aussi pour moi l’occasion d’ouvrir la Maison des Métallos à l’Adadiff. C’est un lieu atypique de Paris, qui attire les jeunes générations et où j’ai souvent retrouvé des amis autour d’un verre mais sans jamais accéder à la programmation. C’est chose faite à présent et pour le mieux.

 « Timon/Titus » est un spectacle complexe dans la mesure où il entremêle plusieurs récits. On trouve d’abord les deux pièces de Shakespeare qui donnent le titre au spectacle. Elles ne seront pas jouées in extenso mais résumées et largement citées. Leur intrigue, digne de « Game of throne », sert à questionner l’origine de la violence ultime ; laquelle réside dans la dette, morale et financière. Pour pousser la réflexion, le collectif Os’o s’est emparé du livre de Graeber, « Dette, 5000 ans d’histoire ». Pour le collectif, il s’agit donc de transmettre ces considérations tout en faisant théâtre. Pour ce faire, le collectif Os’o alterne deux types de scènes. Pour le contenu théorique, nous assistons en direct à une sorte de débat radiophonique où toutes les sensibilités politiques sont représentées. Pour illustrer des concepts somme toute ardus, les comédiens vont jouer Shakespeare mais transposé dans le récit de l’ouverture du testament d’un patriarche abject. La fratrie, dont une partie a été cachée à l’autre, va éprouver trois scénarios distincts. C’est l’occasion, d’un point de vue théâtral, d’aborder trois registres : la tragédie, le psychodrame et la farce. Seule la dernière tentative donne une once d’espoir sur l’humanité. « Timon/Titus » expose donc un mélange des genres des plus audacieux et qui fonctionne grâce à une mise en scène simple mais diablement efficace.

Il n’y a pas de décor en tant que tel mais une multitude d’accessoires intelligemment disposés et utilisés. La scène est entourée de huit tables, en comptant la console du régisseur. Sur chacune trônent une lampe et divers accessoires. C’est l’espace de l’émission radio. A chaque prise de parole, le comédien concerné actionne sa lampe en en changeant les gélatines. C’est aussi l’espace des loges avec des changements à vue. Au centre, telle une arène, se déploie l’espace de jeu : des tapis, le fauteuil rouge du pater familias défunt et un trophée de cerf, lequel témoigne des valeurs transmises par le vieux à coups de triques, de mensonges et d’humiliations. Et comme métaphore des règlements de compte sanguinolents à venir, un gramophone fait tourner la tête d’un mannequin.

A l’ingéniosité de la scénographie répond la large palette de jeu des comédiens. Entre toutes les sensibilités politiques qui s’expriment à la radio et les différents protagonistes de la famille Barthelot ; entre les trois scénarios testamentaires et les adresses distancées au public, les comédiens endossent plusieurs rôles et se montrent à chaque fois des plus convaincants. En voix naturelle (quel plaisir !), les costumes et les coiffures participent à leur crédibilité et dessinent des rapports de classes, d’âges et de genres éloquents. Le gore rivalise avec la satire; le sérieux avec l’humour.

Cette aisance du jeu a néanmoins été entachée de trop d’accrocs. J’ai également déploré quelques longueurs et, paradoxalement, un débit verbal si rapide qu’il n’était pas aisé de suivre la démonstration.

En ces temps troublés, « Timon/Titus » prend toute sa mesure. C’est un spectacle d’une grande richesse intellectuelle et théâtrale qui donne à réfléchir et à rire.

 

Catherine Wolff

 

 

Un spectacle produit par la compagnie Plexus Polaire (89) et vu au théâtre du Monfort (75) le 27 mars 2026, à 20H30.

 

 

A la sortie du covid, avec « Moby-Dick » puis « Dracula », la compagnie Plexus Polaire a littéralement changé mon regard sur la marionnette. Son nouvel opus met en scène « une maison de poupée » d’Ibsen, une de mes pièces préférées. Autant dire qu’il m’était inconcevable de ne pas y aller. Le résultat est prodigieux.

Si j’affectionne tant « une maison de poupée », c’est pour sa portée radicalement novatrice et émancipatrice. Nora est une épouse si dévouée que, pour sauver son mari atteint de phtisie, elle n’hésite pas à contracter un prêt par usurpation d’identité. Le chantage de son créancier lui fera comprendre l’iniquité fondamentale de cette société patriarcale.

L’idée de transposer cette histoire dans l’univers de la marionnette est géniale tant ce média s’accorde, par analogie, à l’histoire. Le premier acte expose la situation et les protagonistes. Nora est le seul vrai personnage quand tous les autres sont des marionnettes. Minorée par essence, Nora, dans son joli intérieur bourgeois, joue avec les marionnettes comme elle jouerait à la poupée. Ce n’est qu’un changement d’échelle : les marionnettes sont à taille humaine, à manche et  d’un réalisme sidérant. Le second acte découvre le piège de la dette. Pour nous faire palper le cauchemar dans lequel Nora est emprisonnée, la marionnette ouvre le champ d’un conte fantastique. Perdue dans la forêt suggérée par un noir soutenu  et un réseau de rhizomes/toiles d’araignées (en lieu et place des jolies teintures), Nora se confronte à sa psyché. Des araignées, de toute taille et surgies de partout, la menacent avant de devenir chrysalides de la femme-sorcière, au sens féministe du terme. La musique et les effets de lumière, intenses, accompagnent cette métamorphose. Le troisième acte fait un intervenir un Deus ex machina. Tout est sauvé, pour Monsieur du moins et son petit honneur viril. Faisant fi des apparences, Thorvald et Nora, de chair et d’os, se déchirent en démantibulant les marionnettes.

Seule en scène la moitié de la pièce, Maja Kunši? (en alternance avec Yngvild Aspeli), dans un anglais parfait, sonorisée, donne vie à tous les personnages, tant par la parole que par le geste. La manipulation relève du grand art et participe à la magie de l’ensemble.

En s’emparant du titre au sens littéral, Yngvild Aspeli et Paola Rizza révèlent le substrat de la pièce. La qualité plastique et la virtuosité du jeu font de cette «  maison de poupée » un spectacle parfait.

 

 Catherine Wolff

 

 

 

Un spectacle produit par  la Cordonnerie (69) et vu le 24 mars au Théâtre du Rond-Point (75) à 19H30.

 

J’ai la mémoire qui flanche ! La Cordonnerie était à l’affiche au Rond-Point. J’aime tellement leur univers que j’ai réservé. Le spectacle commence et je réalise que je l’ai déjà vu. Quelle chance que de pouvoir le revoir !

« Ne pas finir comme Roméo et Juliette » est un conte en trois parties. Il se déroule dans un Etat supposé imaginaire, séparé en deux par un pont que jamais personne ne franchit. D’un côté le monde des invisibles, de l’autre celui des visibles ; d’un côté une jeune championne de ping-pong qui prend la relève de son père mourant, de l’autre un homme solitaire, rêveur, nègre shakespearien pour le compte de la star radiophonique de l’astrologie. C’est parce que le père a précisé dans ses dernières volontés son désir de revoir la mer que Romy transgresse l’interdit et rencontre Pierre.

Ce synopsis, beaucoup plus complexe une fois déroulé, est admirablement servi par le ciné-spectacle qui est la marque de fabrique de la Cordonnerie. Toute la trame narrative est filmée avec minutie. On ne sait quelle malédiction a frappé le monde des invisibles mais on voit qu’eux-mêmes ne supportent leur existence qu’à la condition de porter une sorte de masque gris qui épouse une enveloppe charnelle vide. La lumière est terne et contraste avec celle du monde des visibles. Le film est muet. La voix est portée sur scène par Métilde Weyergans et Samuel Hercule. L’ensemble des bruitages aussi. La plupart sont réalisés sur la  table de ping-pong, centrale, à partir de quelques accessoires préalablement déposés ou qui descendent des cintres. Certains sont totalement géniaux comme le paquet de semoule déversé dans un parapluie pour rendre le son du ressac. Le conte, tel un morceau de musique, est décomposé en quatre pistes : l’image projetée, la voix, le bruit mais aussi la musique jouée en live sur deux praticables à cour et à jardin. Chacun joue sa partition et l’ensemble compose une poésie totale, très intense en émotions. Tout est calé au cordeau, sans fausse note et dans une harmonie totale grâce au travail d’orfèvre de l’ingénieur son.

« Ne pas finir comme Roméo et Juliette » est un spectacle complet et qui transporte bien au-delà de la représentation. Il ne se raconte pas : il se voit et s’entend. C’est tout simplement beau.

Catherine Wolff

 

 

 

 

 

 

 

 

Spectacle de la Compagnie Plexus Polaire (58), vu au Théâtre Silvia Monfort à Paris le 28 mars 2026

La compagnie Plexus Polaire, dirigée par la norvégienne Yngvild Aspeli, adapte « Une maison de poupée » d’Ibsen, en utilisant des marionnettes, à taille humaine, pour donner à ce texte une résonnance contemporaine ahurissante.

Le spectacle commence avec une actrice, seule au plateau, dans son salon, entourée de marionnettes. Une brochette d’enfants, son mari, deux amis. C’est elle qui anime, dans une frénésie déjà inquiétante, tout le monde dans la maison. Nora, aux yeux de son mari, c’est cette alouette chantante, cette femme au foyer dévouée et vivante. Pour Yngvild Aspeli, ce petit oiseau, c’est le point de départ du spectacle. Alors qu’elle lisait, tranquillement, elle a entendu le bruit d’un oiseau qui se cognait violemment à la fenêtre. Ce bruit l’a pétrifiée. Ce petit oiseau qui se fracasse contre les vitres invisibles de sa propre demeure, c’est Nora.

Alors, progressivement, au plateau, Nora donne vie aux marionnettes autour d’elle. Et puis, à mesure que l’histoire se noircit, que la culpabilité croît, s’opère une insidieuse transformation. Le décor, lui aussi, se déplace, des araignées, de plus en plus imposantes, traversent le salon jusqu’à venir encercler Nora. Le mari, jusqu’alors marionnette animée par Nora, s’incarne tandis que Nora, elle, perd progressivement sa chair, rongée par l’emprise et la détresse. Les marionnettes semblent s’autonomiser grâce à des manipulations parfois invisibles, mystérieuses ; on ne sait plus bien où est la vie et où est la mort. La tension monte jusqu’au choix de Nora, celui de la liberté, matérialisée par la tarentelle, danse née dans le sud de l’Italie, au Moyen-Âge, pour guérir les morsures léthales d’araignées.

Le travail de la compagnie Plexus Polaire est stupéfiant de beauté. L’histoire de Nora n’a pas pris une ride et la dramaturgie de la marionnette exprime avec virtuosité les pouvoirs de la manipulation.

Anne-Charlotte Mesnier

 

 

 

 

Spectacle proposé par la Cie IWA (16) et vu au théâtre de La Garance à Cavaillon le 28 mars 2026

. Texte, mise en scène et jeu : Issam Rachyq-Arhad

. Collaboration artistique : Thibault Amorfini

. Dramaturgie, scénographie, lumière : Fred Hocké

. Création sonore : Frédéric Minière

. Accompagnement vocal : Jeanne-Sarah Deledicq

. Régie lumière, son et vidéo : Zacharie Dutertre, Nicolas de Castro, Fred Hocké et Léopold Frey (en alternance)

 

Une scène quasiment vide, à l’exception d’un fauteuil, d’un magnétophone, une pile de K7 audio et un écran vidéo. Ce sera bien suffisant pour le comédien qui va nous embarquer dans l’histoire des expatriés, son histoire et celle de sa mère adorée et surtout, vénérée…

Elle porte le voile et elle aime la France. Elle est discrète, mais déterminée ; elle a gardé son accent arabe mais a réussi son permis de conduire. Elle a élevé ses 5 enfants dans le respect de la patrie et de la citoyenneté, mais son maître c’est Dieu et son idole, Dalida…

Cette femme, c’est la mère du comédien Issam Rachyq-Arhad. Il est arrivé en France tout petit et a passé sa jeunesse à s’imprégner de cette double culture franco-marocaine. Originaire de Cognac donc, (oui, mais sinon, EN VRAI, tu es d’où?), le futur naturalisé va grandir près d’une mère riche d’enseignements.

Tous les thèmes liés à l’immigration seront abordés, souvent avec malice, mais parfois illustrés d’ exemples aussi sordides que d’actualité : le rejet du port du voile, les insultes à peines voilées (sans jeu de mot) et les mots qui blessent. Il se nourrira de ce quotidien, ne passera pas de « CAP » mais sera diplômé du Conservatoire national de Bordeaux (même si, pour sa mère, « Lire, c’est pour les bourgeois »…).

Il est généreux, Issam, il partage, il échange avec le public durant tout le spectacle, sorte de stand-up intimiste, durant lequel les anecdotes tendres, parfois douloureuses (« j’ai eu honte de ma mère à la sortie de l’école ») nous transportent dans le quotidien de ces familles franco-étrangères qui s’essaient à l’assimilation, mais sans pour autant changer de prénom…

Un spectacle qui donne furieusement envie d’aller déguster un thé à la menthe que la maman d’Issam, présente dans la salle ce soir, a préparé à la fin de la représentation, pour tout le public du théâtre de la Garance…

Une ode tendre et émouvante, à la joie du vivre ensemble, portée par un artiste habité par la liberté, l’égalité et, espérons le, la fraternité, bien malmenées en ces temps tourmentés.

Evelyne Karam